16.
La cachette
12 janvier 1999
Je viens de reprendre connaissance après six jours de délire fébrile. C’est ma tante Shelagh qui me l’a appris. Je ne sais même pas ce qui m’est arrivé, et personne ne veut me le dire. Je me sens si mal… j’ai l’impression de mourir à petit feu. Que s’est-il passé ? Où est Linden ? Je veux voir mon frère.
À mon réveil, huit sorciers de Vinneag se tenaient autour de mon lit et psalmodiaient des incantations pour me soigner. J’ai entendu Athar et Alwyn qui pleuraient dans le couloir, mais, quand j’ai demandé à les voir, les sorciers se sont regardés et ont secoué la tête. Pourquoi ? Suis-je si malade ? Ou bien y a-t-il une autre raison ?
Je suis si faible…
Gìomanach
* * *
Les murs de la maison n’étaient plus blancs, ils avaient été repeints d’une couleur caramel rehaussée de bordeaux autour des fenêtres et de la porte. Le petit jardinet et le potager avaient laissé place à des massifs de rhododendrons qui dissimulaient les fenêtres du rez-de-chaussée.
Voilà, j’y étais. C’était la maison de Maeve, là où j’avais vécu les premiers mois de ma vie. Robbie m’observait en silence. Apparemment, il n’y avait personne. Que faire ? Finalement, je me suis tournée vers mon ami en prenant une inspiration.
— Il faut que je te dise quelque chose, ai-je commencé. Je suis bien une sorcière de sang, comme l’a dit Cal l’autre jour. Mes parents, eux, ne le sont pas. J’ai appris il y a peu qu’ils m’avaient adoptée quand j’étais bébé.
Il a écarquillé les yeux, sans faire de commentaire.
— Je devais avoir huit mois, à l’époque. Ma mère biologique, ma vraie mère, était elle aussi une sorcière de sang. Elle s’appelait Maeve Riordan et elle vivait dans cette maison, avec mon père biologique. Ils venaient d’Irlande. Ils avaient quitté leur pays après la destruction de leur coven et s’étaient installés ici. À leur arrivée, ils avaient juré de ne plus jamais se servir de leur magye.
J’ai marqué une pause pour respirer à fond. Résumée comme ça, mon histoire ressemblait au scénario d’un mauvais feuilleton. Mais Robbie m’a encouragée à poursuivre.
— Après ma naissance, un événement terrible a dû se produire, si effrayant que mes parents ont décidé de me confier à quelqu’un d’autre. Leurs craintes étaient fondées : quelqu’un les a ensuite enfermés dans une grange avant d’y mettre le feu. Ils sont morts brûlés vifs.
Robbie a pâli.
— Quelle histoire… a-t-il marmonné. Je n’en reviens pas. Et qui était ton vrai père ?
— Il s’appelait Angus Bramson. Maintenant, tu sais pourquoi mes pouvoirs sont si forts, pourquoi la potion que je t’ai donnée a si bien fonctionné, pourquoi je canalise autant d’énergie pendant les cercles. Je descends d’une lignée de sorciers vieille de plusieurs centaines, voire de milliers d’années.
Robbie m’a dévisagée longuement.
— Alors là, je suis sur le cul, a-t-il fini par murmurer. J’imagine que ça devait être l’enfer chez toi, ces derniers temps.
— Ouais, ai-je reconnu en rigolant. Ce n’est rien de le dire. On a tous paniqué, en fait. Imagine-toi, pendant seize ans, mes parents m’ont caché qu’ils m’avaient adoptée. Et toute la famille le savait, sauf Mary K. Et leurs amis aussi étaient au courant. Du coup, j’étais vraiment… folle de rage.
— Y a de quoi.
— Ils savaient même que mes vrais parents avaient été tués, et que leur mort avait un lien avec la sorcellerie. Alors, quand ils ont vu que je m’intéressais à la Wicca, ils ont pris peur. Ils s’inquiètent pour moi…
Robbie s’est mordillé la lèvre.
— Et personne ne sait pourquoi on les a assassinés ? m’a-t-il demandé. Il s’agit bien d’un meurtre, non ? Pas d’un double suicide ou d’un rite qui aurait pu mal tourner…
— Non, la grange était bien fermée de l’extérieur. Mais l’enquête n’a rien donné. J’ai récupéré le Livre des Ombres de Maeve, peut-être que j’y trouverai des indices…
— Sérieux ? Comment as-tu fait pour mettre la main dessus ?
— C’est une longue histoire… Je l’ai découvert par hasard dans la bibliothèque de la mère de Cal.
L’air soucieux, il m’a coupé la parole :
— Je croyais que les sorciers ne croyaient pas au hasard.
Sa remarque m’a laissée perplexe. Il avait parfaitement raison.
— Tu ne m’as toujours pas dit ce qu’on faisait ici, a-t-il continué.
— Hier soir, j’ai rêvé que… Non, en vrai, j’ai eu une vision. J’ai fait un essai de divination… par le feu.
— Tu veux dire que tu as vu des images dans le feu ?
— Euh… oui, ai-je admis, les yeux baissés. Je sais ce que tu vas dire. Que je vais trop vite, que je n’ai pas le niveau pour me lancer dans ce genre de trucs. Mais je pense que la divination n’est pas interdite aux débutants puisqu’il n’est pas nécessaire de lancer le moindre sort.
J’attendais qu’il me fasse une réflexion, qui n’est pas venue.
— En tout cas, ai-je repris, le feu m’a montré plein d’images étranges. Dans la vision la plus nette, la plus réaliste, m’est apparue cette maison. Et ma mère. Elle me souriait et me faisait signe de regarder… sous les fondations.
— Attends un peu ! Tu veux dire que nous sommes venus ici à cause d’une vision et que maintenant tu as l’intention de ramper sous cette maison ?
Je me suis retenue d’éclater de rire.
— C’est sûr que, dit comme ça, ça paraît dingue ! ai-je reconnu.
— Tu es certaine qu’il s’agit de la même maison ?
J’ai hoché la tête.
Il a gardé le silence.
— Tu me trouves complètement folle d’être venue ici ? Tu penses qu’on devrait faire demi-tour ?
Il a réfléchi un instant, puis a répondu :
— Franchement, non. Puisque ta vision t’a montré cette maison, il est logique de vouloir l’inspecter. Tant que tu ne me demandes pas à moi de ramper là-dessous, ça me va, a-t-il conclu en me souriant.
— T’inquiète pas, je compte bien y aller moi-même. Bien que j’ignore ce que je suis censée trouver.
— Tu as pensé à emporter une lampe de poche ?
— Bien sûr que non, ai-je lâché dans un demi-sourire. Ce serait trop simple…
Cet aveu m’a valu un rire moqueur de sa part. Je suis sortie de voiture tout en remontant la fermeture de mon manteau. Puis je me suis engagée dans l’allée sans cesser de me répéter : « Je suis invisible, je suis invisible, je suis invisible », au cas où quelqu’un viendrait à passer par là. C’est Cal qui m’avait appris ce truc, mais je n’avais pas encore eu l’occasion de le tester. Pourvu que ça marche !
Derrière les rhododendrons touffus, là où dans ma vision Maeve se tenait accroupie, j’ai découvert qu’il manquait des briques au bas du mur. L’ouverture, qui ne devait pas mesurer plus de cinquante centimètres, permettait de se faufiler entre la terre et le plancher de la maison. J’ai jeté un dernier coup d’œil vers la voiture : Robbie était sorti. Il attendait dans le froid, appuyé contre le capot, prêt à me venir en aide. J’avais de la chance qu’il m’ait accompagnée.
J’avais beau savoir que la maison était vide – j’avais déployé mes sens pour m’en assurer –, mon cœur battait la chamade. Je me suis mise à plat ventre pour jeter un œil dans l’ouverture. On n’y voyait rien du tout. C’était peut-être plein de rats et de cadavres. J’ai essayé de ne pas y penser et je me suis faufilée à l’intérieur.
J’ai marqué une pause pour que ma vision de mage ait le temps de se stabiliser. Ouf ! pas de squelettes en vue, que des vieux tuyaux et des plaques de métal. J’ai avancé à quatre pattes en évitant les obstacles. Je sentais l’humidité du sol tremper mon jean. J’ai éternué et me suis essuyé le nez d’un revers de manche. Non seulement il faisait froid là-dessous, mais en plus ça puait le moisi.
J’ai guetté la moindre marque, le moindre sceau qui aurait pu me guider, sans succès. Je commençais à me sentir vraiment idiote quand j’ai aperçu quelque chose un peu plus loin, derrière un pilier en brique. Quelque chose de magyque. À dire vrai, je percevais sa présence plus que je ne le voyais. J’ai rampé sur quelques mètres en évitant les fils électriques et j’ai même dû me tortiller pour passer sous une canalisation. J’allais être belle en sortant de là ! Quelle nouille, je n’avais même pas pensé à m’attacher les cheveux et, du coup, ils traînaient par terre.
Bingo ! Là, une boîte était cachée entre deux piliers, à moitié enterrée. J’ai dû m’étirer de tout mon long pour l’atteindre. Lorsque ma main s’est approchée de la boîte, j’ai eu l’impression de la plonger dans une substance gélatineuse. Puis mes doigts ont touché la surface froide du couvercle. Les mâchoires serrées, j’ai agrippé le bord et tiré de toutes mes forces pour la déterrer, en vain. J’ai essayé une nouvelle fois, si fort que mes ongles ont crissé contre le métal. Rien à faire, elle était bel et bien coincée.
J’avais envie de hurler de frustration. Je refusais d’avoir fait tout ça pour rien. En plissant les yeux, j’ai distingué malgré la poussière et la rouille que des initiales avaient été gravées sur le couvercle : M.R. Maeve Riordan. Elles m’apparaissaient aussi nettement qu’en plein jour.
J’ai alors compris pourquoi ma mère m’avait envoyée ici. Cette boîte, elle l’avait cachée là afin que je la trouve un jour, même dix-sept ans après. Il était hors de question que je reparte bredouille. Je me suis rappelé qu’une fois, pour ridiculiser Raven, je lui avais fait tomber une feuille morte sur la tête. Si j’avais été capable de déplacer une feuille par la seule force de ma volonté, pourrais-je recommencer avec un objet plus gros et plus lourd ? J’ai décidé de tenter le tout pour le tout.
J’ai fermé les yeux pour me concentrer. De nouveau, j’ai dû m’étirer pour atteindre la boîte métallique. Mon esprit s’est vidé, à l’exception d’une seule pensée : ce qui avait jadis appartenu à ma vraie mère me revenait de droit. Cette boîte était à moi. Je la voulais à tout prix.
L’instant d’après, elle était entre mes mains.
J’ai ouvert les yeux, un grand sourire aux lèvres. J’avais réussi ! Par la Déesse, j’avais réussi ! J’ai coincé la boîte sous mon bras et je suis sortie de là aussi vite que possible. Dehors, le soleil m’a aveuglée et l’air glacial m’a piqué la gorge. Je me suis relevée en clignant des yeux. J’avais mal partout. J’ai brossé mes vêtements du mieux que j’ai pu et j’ai tapé des pieds pour me débarrasser de la poussière.
Je m’apprêtais à sortir du jardin quand j’ai aperçu sur le trottoir un homme d’une cinquantaine d’années qui venait dans ma direction. Il tenait en laisse un teckel obèse. Quand il m’a aperçue, il s’est arrêté et m’a dévisagée d’un air suspicieux.
Je me suis figée sur place, le cœur battant à cent à l’heure. Je suis invisible, je suis invisible, je suis invisible. J’ai projeté cette pensée vers lui avec toute la force mentale dont j’étais capable.
Une seconde plus tard, son regard s’est perdu dans le vague et il a poursuivi son chemin.
Ouf ! J’étais fière de moi, mes pouvoirs semblaient de plus en plus puissants.
Robbie n’en avait pas perdu une miette. En me voyant arriver, il a ouvert la portière arrière pour que je puisse déposer la boîte sur la banquette. Ensuite, il s’est glissé derrière le volant et nous sommes repartis. Dans le rétroviseur, la maison est devenue de plus en plus petite, jusqu’à disparaître après un virage.